2030

Tous agriculteur(trice)s ?

Trois millions de nouveaux franciliens viendront se greffer aux 12 millions actuels d’ici 2050. Le Grand Paris est sur toute les lèvres depuis des années : On construit de nouvelles routes, de nouveaux logements, de nouveaux immeubles pour accompagner cette densification démographique. L’exemple de Paris nous fait prendre conscience que ce schéma se reproduit actuellement partout dans le monde. Les raisons de cette urbanisation intensive sont multi casual. Outre la démographie naturelle, l’étendue de l’offre de services (culturels, sportifs, économiques, sociaux, etc.), la tertiarisation du marché de l’emploi justifient cette explosion urbaine. Parallèlement, le développement massif de centres commerciaux, de zones d’activité, la montée des prix de l’immobilier poussent nos villes au dehors de nos périphéries. 

Cette mutation des villes (et parfois au détriment de nos campagnes) nous conduit à nous interroger et nous laisse perplexe quant à l’évolution de notre écosystème et plus précisément l’impact de l’érosion continuelle de la biodiversité. Cette hyper-croissance, nous amène à repenser le développement de nos campagnes à l’intérieur de nos villes.  Aujourd’hui, de nombreux phénomènes alarment de plus en plus les scientifiques dont notamment la disparition de certaines espèces de la faune et de la flore ou encore certains dysfonctionnements de notre écosystème.

Face à cette croissance démographique et aux impacts écologiques, l’alimentation des villes est devenue aujourd’hui une approche triviale (scientifique, sociale, culturelle, technique). Son enjeu repose essentiellement sur un questionnement autour de la durabilité des villes en matière de nutrition-santé, d’éducation, de développement économique, d’environnement, de cohésion sociale. S’il s’agit d’un sujet d’actualité en France, les pays anglo-saxons ont instauré une politique de développement durable et urbains depuis plus d’une quinzaine d’années. Ainsi, dans ce contexte scientifique et politique, l’agriculture (et le mouvement citoyen) est caractérisée comme l’acteur principal des systèmes alimentaires alternatifs urbains (la sécurité alimentaire des villes).

Ces nouvelles villes nourricières, en route vers une transition économique : L’agriculture urbaine

L’heure est grave ! Nos prévisions statistiques sur la croissance urbaine et le réchauffement climatique, nous conduisent à tirer la sonnette d’alarme. Provoquant l’épuisement de nos ressources naturelles, notre modèle économique nous conduit (de manière cyclique) à vivre des crises, à répétition, économiques (qu’elles soient d’origines pétrolières, agricoles, bancaires, etc.) et prouvent les limites et les dérives de notre système actuel.

La révolution écologique aura-t-elle lieu ?

Aujourd’hui, l’impact des villes sur le climat n’est plus à prouver. C’est pourquoi, il devient urgent de réintroduire la nature au cœur des villes afin d’améliorer leur résilience face aux différents changements climatiques. Outre ces enjeux de survie, introduire la nature en milieu urbain comporte des fonctions sociétales, économiques, écologiques intervenant à plusieurs échelles constituant un chantier d’ordre national (voire international). Cependant, la concrétisation d’un tel projet implique de répondre et respecter des règles écologiques bien spécifiques. La ville sera-t-elle capable, par exemple de recréer des sols vivants tributaires de leurs propre biodiversité (vers de terre, bactéries, micro-organismes) tout en maitrisant l’ensemble des cycles de l’eau et des différents nutriments à tenant ? Il convient alors de s’interroger sur les typologies d’espèce que nous pourrons planter mais également de mesurer dans quelle logique, cette agriculture urbaine sera-t-elle capable de respecter les enjeux écologiques.

Pour répondre à cette interrogation, nous allons voir que l’agriculture revêt un caractère protéiforme tant il peut y avoir de formes possibles et d’espaces différents : jardins partagés, fermes pédagogiques, toitures d’entreprise, cours d’immeuble, friches sont les lieux les plus habituels. Cette réintroduction de la nature en ville pourrait avoir de nombreux bénéfices comme la restauration de la biodiversité, la création de corridors[1] écologiques, la création d’habitats plus favorables des espèces vivantes, la restauration des processus écologiques des sols dans l’optique finale d’une meilleure résilience des villes sur les principes de la permaculture.

Dans cette logique, l’agriculture urbaine devient avant tout un enjeu d’urbanisme et écologique. La priorité consiste à reconnecter les éléments de nature encore existants et en créer de nouveau. C’est en cela que l’agriculture prend un visage kaléidoscopique puisqu’elle doit s’adapter à une multiplicité de paysages urbains : terrasses, toitures, façades, sols, etc. Sa fonction de corridor écologique sera une réussite si elle perçoit des zones favorables pour accueillir plusieurs espèces ou tout simplement permettre d’être un lieu de passage entre deux espèces. Mais elle doit aussi faire face à de nombreuses contraintes comme recréer des sols vivants en tenant de leur imperméabilisation et de leur pollution.

L’agriculture en ville se développe en permaculture. Cette pluralité des espèces favorise la capacité à s’adapter à un environnement changeant et évolutif par le principe de la sélection naturelle comme gage de longévité d’une parcelle agricole et permettant de renouer avec de nombreuses variétés d’espèces anciennes (sélectionnées par leur rusticité au fil des siècles). Selon l’Observatoire Natureparif, « la diversité génétique est une police d’assurance faisant face aux aléas climatiques ou à ceux liés à des pathogènes qui contournent les résistances plus vite encore que l’on ne peut mettre au point de nouvelles variétés. »

Outre le redéveloppement de la biodiversité des espèces, la vocation première de l’agriculture urbaine est de réduire l’empreinte écologique des villes par une production et une consommation en circuits courts. Dans une démarche aboutit, outre la production elle-même, il est important d’analyser les cycles de vie de chaque matériau utilisé (systèmes d’eau, ou encore la quantité de compost produit par mois, par exemple) et tout le métabolisme généré par le jardin lui-même (mesurer les flux organiques et inorganiques).

Par ailleurs, la construction d’une campagne à l’intérieur de nos villes constitue un véritable progrès technique. A l’heure où l’ensemble de nos vies se digitalisent, le retour à la nature devient le résultat d’un cri de guerre pour notre humanité actuellement en quête de sens. Notre fonctionnement biologique est naturellement programmé pour vivre en cohabitation avec d’autres espèces animales et végétales. Comme le soutien le biologiste Edward O. wilson, « notre affinité naturelle pour la vie est l’essence même de notre humanité et nous lie à toutes les autres espèces vivantes. » Antoine Charlot nous conduit à « l’émergence de l’homo qualitus, un être humain qui continue à maximiser son niveau de satisfaction matérielle, tout en recherchant son bien être dans l’immatériel. » C’est pourquoi l’enjeu socio-politique est de construire la campagne à la ville. Désormais, les nouveaux projets d’aménagement urbains intègrent la création des mares, de jardins partagés dans un objectif de rendre les villes plus attractives tout en renforçant la qualité de vie. Si à Paris, c’est un sujet fraîchement à la mode, New York, Détroit ou encore Barcelone l’ont intégré dans leur mode de vie depuis plus de vingt ans. A New York, en 1980, l’ancienne ligne de métro High Line a été aménagé en espace vert et offre aujourd’hui de nouvelles perspectives et de nouveaux horizons pour les habitants de la ville.

Cette agriculture se veut écologique. Ainsi, l’ensemble de ces agglomérations doivent faire preuve d’ingéniosité dans la mise en place de ces systèmes et doivent instaurer une politique écologique : arrosage goutte à goutte, désinfection des sols à la vapeur, désherbage thermique, etc. Ces alternatives permettent de rompre avec une agriculture intensive et de supprimer l’utilisation de produits chimiques. Parallèlement, il est important d’informer les consommateurs des impacts de ces pesticides sur leur santé, sur notre écosystème. Afin de réduire au maximum ces traitements chimiques, certaines collectivités ont remplacé les pesticides par des animaux. Les chèvres par exemple sont d’excellents débroussailleurs écologiques. « La chèvre broute tout, et plus c’est épineux plus elle aime. Elle respecte la diversité biologique, va là où la machine ne peut pas aller et assure un débroussaillage silencieux, sans dépense d’énergie et sans polluant », explique Jean-Louis Fousseret, Maire de Besançon. 

Cette agriculture urbaine, au-delà d’avoir des fonctions alimentaires, elle fait évoluer de manière plus écologique le secteur des BTP en offrant une isolation plus écologique de nos bâtiments. Nos toitures et nos façades urbaines se végétalisent. Au-delà d’assurer des fonctions esthétiques, elles garantissent une meilleure isolation, protègent contre les inondations. Nos toits sont, désormais, recouverts de fleurs sauvages et naturelles et permettent de s’adapter aux rythmes des saisons et aux changements climatiques. A titre d’exemple, une étude[2] a démontré que la transpiration d’une plante (à grande échelle) pouvait représenter l’équivalent de cinq climatiseurs fonctionnant vingt heures. Il s’agit d’un phénomène d’évapotranspiration végétale. Ne serait-ce pas mieux comme système de rafraîchissement naturel ? La ville de Chicago aux Etats-Unis comptabilisait en 2008 plus de 450 toits végétalisés. Une équipe de scientifiques est venue constater l’efficacité d’un tel dispositif. Ils ont survolé la ville en hélicoptère avec des caméras thermiques. Les résultats parlent d’eux-mêmes. Alors qu’un immeuble sombre affichait une température de plus de 40°C, l’hôtel voisin, disposant d’un toit végétalisé, n’affichait qu’une vingtaine de degrés.

L’introduction de l’agriculture rend la ville plus attrayante à vivre. Grâce à elle, elle devient un excellent vecteur de liens sociaux. Le jardin partagé permet de développer une diversité de services. Outre que récolter des fruits et des légumes, ces nouveaux espaces verts deviennent les lieux de rencontres sportives, culturelles par exemple. L’institution de ces nouveaux espaces mettent en place un tout nouvel écosystème au sein d’une économie sociale et solidaire.

La ville deviendra-t-elle une autosuffisance alimentaire ?

Petit à petit, ces nouveaux jardins urbains transforment les villes et remplacent progressivement les « banales » jardinières de fleurs des villes. L’enjeu des agglomérations est de revoir l’ensemble de leur schéma d’approvisionnement alimentaire tout en répondant à l’essor de la croissance démographique. Les collectivités locales encouragent ces nouvelles formes d’agriculture permettant de réduire les transports de marchandises (responsables de 20% des émissions des gaz à effet de serre à l’échelle internationale[3]) en produisant et en consommant local.

Ces circuits courts permettent de redévelopper une proximité locale (tisser du lien social avec nos voisins) et présentent de nombreuses vertus pédagogiques : Sensibiliser sur la protection de l’environnement mais également sur des problématiques liées à une mauvaise alimentation (réapprendre le rythme des saisonnalités) et les enjeux d’obésité par exemple. A East Hampton, dans l’Etat de New York, une cour d’école « comestible » permet aux enseignants d’inclure dans leur programme scolaire les enjeux de l’alimentation. Cependant, bien que cette nouvelle typologie d’agriculture s’inscrive dans une vision de développement durable et humaniste, celle-ci a pour effet de ré-enchérir la valeur immobilière des villes. Le risque de cette plus-value foncière est de créer des phénomènes d’exclusion de certains habitants. Afin d’instaurer une justice sociale, pour contrer ces inégalités écologiques (d’accès à la nature et à une meilleure alimentation), plusieurs modèles de nature en ville doivent cohabiter. C’est pourquoi, il est essentiel d’encourager une grande diversité d’initiatives écologiques et de faire le lien entre les espaces-verts urbains, les forêts périurbaines et les campagnes rurales. Chaque jardin urbain doit être pensé une vision singulière.

Ainsi, nous voyons que l’agriculture urbaine n’a rien à envier l’économie numérique (tant popularisée par la French Tech) tant la France regorge d’innovations. L’instauration de cette nouvelle économie permet de revoir la politique agricole commune et de permettre à la France d’asseoir sa « souveraineté alimentaire » en proposant des pratiques agricoles alternatives. Institutionnalisant un système alimentaire durable, via un aménagement urbain, l’agriculteur urbaine donne ainsi naissance à un ensemble de nouveaux métiers qu’il va falloir clairement définir au sein d’une économie sociale et solidaire.

L’agriculture urbaine, le futur d’une jungle urbaine.

 

[1] http://www.trameverteetbleue.fr/presentation-tvb/foire-aux-questions/qu-est-ce-qu-corridor-ecologique

 

[2] Alain Liébard, André De Herde, « Traité d’architecte et d’ubanisme bioclimatiques : concevoir, édifier et aménager avec le développement durable », Editions Le Moniteurs, décembre 2005, 368p.

[3] Source : BP Statisticl Review, 2009